Je sors la socialiste pacifiste en moi (bah… peut-être pas tant, quand même)…
Cela fait maintenant deux fois que je croise quelqu’un, un inconnu, qui pleure. J’étais dans le métro il y a quelques semaines. Une jeune fille, probablement 16 ans, pleurait (à chaudes larmes tout de même, pas des petits reniflements) dans mon wagon. Le métro était bondé, c’était quand même l’heure de pointe sur la ligne orange. J’étais assise sur mon p’tit banc et la regardais plus ou moins subtilement avec l’espoir que nos regards se croiseraient. J’aurais voulu lui faire un de ces sourires… un sourire qui veut dire « Peu importe ce qui te chagrine, tout ira bien, je te le promets.» Hélas, elle ne s’est pas tournée vers moi et je n’ai fait aucun effort pour m’approcher d’elle non plus.
Qu’est-ce que ça veut dire? Comment cela se fait-il qu’à 28 dans un espace gros comme une garde-robe nous ayons pu ‘ignorer’ une personne qui à quelque part, était en détresse? Peut-être suis-je un peu trop rose à m’imaginer un scénario où une âme charitable demande à ladite pleureuse si elle peut faire quelque chose pour l’aider. Peut-être que ça n’aurait fait qu’empirer la situation, je ne sais trop. L’essentiel est que je me pose de sérieuses questions par rapport à la limite entre l’intimité et la compassion. Quand est-ce qu’on a le droit d’agir et si on veut agir, qu’est-ce qui nous en empêche?
Cette situation m’a rappelé une œuvre d’art que j’ai vue dans l’exposition L’Envers des Apparences au Musée d’Art Contemporain en automne 2005. ‘Hiccup #2’ a été réalisé en 2003 par Kelly Mark. L’installation était bien simple, 5 télévisions disposées côte à côte, montrant chacune une scène qui à première vue semblait être la même. Les images mettaient en vedette une femme, qui, on l’apprenait en lisant le panneau explicatif à côté de l’œuvre, était l’artiste elle-même.
Pour les besoins de sa cause, Kelly Mark s’est assise au même endroit pendant les mêmes 15 minutes (j’entends par là, à la même heure) à tous les jours pendant un mois. En plus d’être assise sur les mêmes escaliers du même bâtiment de Birmingham, à l’aide d’écouteurs dans lesquels elle pouvait entendre des indications précises qu’elle avait enregistrées au préalable, Mark a réalisé exactement les mêmes gestes au même moment à TOUS LES JOURS. Ses actions étaient simples : fumer une cigarette, tourner la cuillère dans son café, regarder à gauche ou encore lire les 5 même pages d’un bouquin.
Le message que Mark voulait nous transmettre se faisait évident quand on allait au-delà du sujet principal des scènes filmées et qu’on observait les piétons qui, comme vous et moi si vous fonctionnez sur un horaire sensiblement routinier, passaient devant elle à la même heure de façon quotidienne. Ce que Mark soulignait était le fait que les passants ne la remarquaient pas malgré la particularité de la répétition de ses gestes devenus prévisible au fil des jours. Ils l’ignoraient vraiment complètement. Bon, à un certain niveau, il y a ici la représentation du fameux ‘métro, boulot, dodo’ qui fait qu’on vit dans une bulle. En y songeant véritablement, ne faisons-nous pas exactement la même chose à tous les jours? Toutefois, je pense qu’il est possible d’aller au-delà de cette première interprétation et il est ici le lien avec ma pleureuse. Ne faisons-nous pas la même chose à tous les jours et ce, sans accorder la moindre importance aux gens inconnus qui nous entourent? Sommes-nous une société indifférente?
Alors voilà : nous pouvons choisir de cesser d’accorder trop d’importance à ce que nous projetons comme image puisque nous sommes sans doute ignorés de toute façon OU nous pouvons choisir d’être plus attentifs, réflexifs et observateurs. Je crois profondément en la notion que chaque être que nous croisons a quelque chose à nous enseigner, mais je crois aussi que nous avons la possibilité d’agir. J’aurais dû demander à la pleureuse si je pouvais l’aider.